Dans ma rue
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Les plus belles chansons de Catherine Maisse ont été rééditées en CD

La feuille est un petit journal impertinent et insolent qui porte sur la vie de la cité un regard particulier depuis presque vingt ans. Aura-t-on le bonheur de vivre son anniversaire dans la sérénité ?
Doit-on laisser « La Feuille » se faner en avril ?
Ce n’est pas la saison : ce temps d’effloraison
Où la sève répand son essence fertile
A travers les nervures jusqu’à la fanaison.
Cette Feuille rebelle, satirique, moqueuse
Est un petit journal qui paraît chaque mois.
On y chante potins et pensées persifleuses,
La vie de la cité du côté de chez moi.
La crise aurait frappé ce végétal moqueur ?
Que nenni bonnes gens ! Peu à peu ses lecteurs
Désertent la chapelle pour marquer leur humeur
Et aller voir ailleurs si la « soupe » est meilleure.
Toutes ses vieilles branches à son chevet, mandées,
Ont fait un grand fagot pour éviter l’écueil
D’avoir à se couper et à se saborder :
Il faut greffer des pousses et sauver cette Feuille !
De derrière ce fagot, je ne sais ce qu’il fût
Décidé : de planter ou de tailler la haie ?
Pourvu que l’on n’ait pas préféré la laitue
Au glorieux chêne à glands de Monsieur Beaumarchais*.
* Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur.
8 avril 2009
Je voudrais tant te dire que du fond de la mer
Remonte des chimères à me faire frémir.
Je voudrais tant te dire que du fond de la terre
Est un puissant tonnerre témoin de mon désir.
Je voudrais tout te dire. Qu’en tes yeux, le soleil
Eclaire de vermeil les raisins du plaisir.
Je voudrais tout te dire. Qu’en tes bras, je m’éveille,
Je te vois, je te sens et mon être chavire.
Je voudrais ressentir l’instant d’éternité
Où j’ai pu te saisir, où tu m’as embrassé.
Enlacé dans tes bras, je me suis étourdi
De plaisir et de joie tel un amant ravi.
Je voudrais ressentir cette félicité.
Tu as su te blottir et je t’ai embrassée
Près du petit sapin, tu as senti ma peine.
Je n’étais pas Rodrigue mais tu étais Chimène.
Le pardon t’appartient, je l’attends et l’espère.
Réel est son mystère et mon chagrin certain.
Je t’aime, ma chérie. Je reviens de l’enfer,
Le paradis sur terre près de toi n’est pas vain.
Ne ferme pas ta porte, à la vie, à l’amour,
À mon cœur qui n’attend qu’un signe pour toujours.
Nous parlerons ensemble et tu me comprendras,
Mon âme qui va l’amble a le désir de toi.
Jean-Charles Theillac
6 avril 2009
Sa dernière lettre expliquait.
La femme qui l’avait accueilli à son arrivée s’était montrée très aimable, habituée à faire le lien entre la vie réelle et ces hôpitaux où l’on entre la peur au ventre et l’esprit en vrac. Après quelques formalités administratives, elle l’avait conduit dans sa chambre.
Celle du deuxième étage qui donne sur le parc, juste à droite de l’escalier.
Là, elle lui avait montré les différents endroits où ranger ses affaires, la salle de bains, les toilettes, son lit, la télévision : « Le médecin passera en début de soirée. Ensuite, je viendrai vous apporter vos médicaments. Le repas sera servi à 19 heures. À tout à l’heure. »
Sa voix était calme, douce, apaisante, déjà infantilisante. Il est important de rassurer les enfants quand on les éloigne de leur milieu naturel.
Il avait posé son bagage et l’avait ouvert pour ranger ses quelques vêtements mais s’était écroulé sur le lit, fatigué, perdu et inquiet du sort qui lui était réservé. Enfin, au prix d’un énorme effort, il s’était redressé et avait entrepris de vider sa valise. Il avait ouvert le placard : trois étagères et un coin penderie. Il lui avait semblé mettre beaucoup de temps et de soin à ranger ses habits, son nécessaire de toilette et ses affaires personnelles.
Quitte à rester si longtemps quelque part, elle se souvint comme il lui avait été important de marquer son territoire, de poser là sa crème de jour, là les boules pour la protéger contre le
bruit, ici, le plus important, ses quelques livres, ses crayons noirs d’écolière, son cahier pour écrire, écrire, écrire…
Enfin, il avait posé sa montre sur la table de nuit et ouvert le tiroir pour y ranger son portefeuille. Un peu brusquement peut-être puisque celui-ci lui resta dans les mains pendant que tombait
à terre un papier oublié par un occupant précédent. Il avait remis le tiroir à sa place et ramassé le papier. Il s’agissait d’une enveloppe vide adressée au nom de Mme G…Au dos, le nom de M. G…
rue Dareau Paris 14ème.
Seul son mari lui écrivait, avec sa toute minuscule écriture, comme si des mouches avaient trempé leurs petites pattes dans de l’encre bleue.
Il avait tout de suite fait le lien avec cette jolie femme blonde rencontrée dans son quartier, qu’il n’avait jamais oubliée. Il se souvenait avoir demandé à la caissière des précisions sur la
chanson qu’elle avait entendue à la radio.
« Elle s’appelle Mme G… mais elle a longtemps chanté sous un pseudonyme, lui avait-t-elle confié en lui donnant son nom d’artiste, vous pouvez trouver facilement ses disques. »
Elle était devenue maintenant une vieille dame qui soutenait que les lettres avaient bien été reçues dans cet ordre-là, en se souvenant de chaque phrase mais en refusant de les montrer.
- Non, précisait-elle, je n’en ai plus reçu d’autres… Non, je n’ai jamais su qui il était.
Assise, bien droite, dans son fauteuil de velours bleu au ton fané, les mains croisées posées devant elle, le regard tourné vers l’invisible – ce regard que nul ne pouvait accrocher – elle continuait à vivre, comme si tout lui était absolument indifférent.
Fin
Dominique Grassi
Jean-charles Theillac
sur une idée de Catherine Maisse
Les lettres qui suivirent lui firent penser à une enquête policière : il
cherchait, s’interrogeait sans fin. Il ne voulait pas admettre ce qui lui arrivait, se sentait tiraillé entre culpabilité et innocence. Comment en était-il arrivé là ? Quand en avait-il trop dit ? A quel moment en avait-il trop fait ? Aurait-il réellement dû tout laisser là
et fuir ? Il essayait de remonter le temps pour trouver, précisait-il, à quel moment il n’avait pas compris qu’il fallait prendre garde. A quoi ? A qui ?
Elle comprit que cette quête à laquelle il se livrait, l’épuisait. Toutes ces interrogations l’amenèrent à penser qu’elle correspondait, même à sens unique, avec un prisonnier, malade sûrement mais prisonnier, suite à elle ne savait quel méfait. D’ailleurs, il n’en disait rien, preuve qu’il avait honte et peur de son jugement s’il avouait.
Elle crut avoir démêlé cet étrange écheveau quand il lui parla, enfin, du décès de sa compagne tout en décrivant les énormes tracasseries de sa belle-famille – quel drôle de mot pour désigner une si laide engeance - qui ne lui avait laissé aucun répit puisqu’elle ne cessait d’insinuer sa responsabilité dans l’accident. La piste « pénale » se confirma dans son esprit… Jusqu’à ce qu’elle lut la dernière phrase : «Je n’étais pas dans la voiture » .
La semaine suivante, elle continua à l’apprendre, à le cerner, à en repérer plus exactement les contours. Ne le connaissait-elle pas depuis toujours ? Elle acquit le sentiment d’avoir déjà croisé ce drôle d’oiseau qui lui racontait sa vie. Sa vie à lui ou la sienne ? Comme lui, après la mort de l’autre, elle avait tenté à s’extraire de ce « bourbier ». Il s’était jeté à corps perdu dans la peinture et le dessin. Elle, cela avait été l’écriture. Dans son atelier qui lui servait de logis, il avait cherché à retrouver un peu de sérénité. Et puis, il lui décrivait longuement ce quartier qu’il arpentait tout les jours et lui rappelait son enfance et ses grandes promenades au Parc Montsouris avec ses parents. Lui aussi, comme elle, il avait été attiré tout doucement au bord du « puits ».
Je me souviens si bien de ma lassitude. La vie était une sourde lutte d’où ne surgissaient que de pénibles conflits. Pourquoi toute cette agitation ? Quelle utilité à toutes ces démarches, quelle nécessité à toutes ces conversations, à tous ces repas, à tous ces voyages d’affaires ? Quand je le disais, je devenais suspect. Je dérangeais. Ces sorties obligées, ces interminables repas avec la sacro-sainte famille, ces réunions « amicales » ! J’aurais dû fuir, me soigner moi-même, mais c’était trop tard. J’aurais dû faire une pause, nager à contre-courant, j’en ai été incapable. Je n’avais plus personne à qui parler, dire mes sentiments, vider ma peine.
Quand elle reçut la lettre suivante, l’avant-dernière, elle commença à mélanger leurs vies à tous les deux, leur histoire, leur deuil, leur chute. Elle lisait ses mots à lui et retrouvait les siens, ceux qu’elle avait pensés si fort qu’il les écrivait à sa place : un matin, il se réveilla derrière ses paupières closes et ne trouva pas la force de les lever. Pas la force, pas l’énergie, ce n’était plus la peine. Il se découvrit à bout de souffle, comme sous une tente à oxygène et ce matin-là, quelqu’un marchait sur le tuyau. Il allait mourir et, pour que tout fût dit, pour que l’on ne lui demandât plus rien, il acceptait la mort.
...à suivre
Dominique Grassi
Jean-charles Theillac
sur une idée de Catherine Maisse
Toutes ces lettres, elle les recevait bien. Aucune ne se perdait en route. Elle les
lisait très attentivement et même, depuis le début, elle les attendait impatiemment, comme si ce qui le sauvait la nourrissait, elle. Elle ne pouvait pas lui répondre et s’étonnait d’apprécier ce
rapport ambigu avec un inconnu. Ils étaient donc liés par une relation épistolaire à sens unique ? Tous deux pouvaient d’un instant à l’autre se désengager sans que l’autre puisse
intervenir. Il cesserait de lui écrire, elle déchirerait ses lettres : elle n’y pourrait rien, il ne le saurait jamais.
Comme toute relation forte, nouvelle, étonnante, elle avait besoin d’être partagée. Mais à qui en parler ? Cet homme lui faisait confiance. Elle en aurait bien parlé à son frère, Gérard,
mais il ne s’embarrassait pas de psychologie inutile et lui aurait à coup sûr affirmé qu’il s’agissait d’un maniaque, un déséquilibré qui avait dû relever son nom et son adresse dans
n’importe quel bottin: « La preuve, il te dit qu’il est enfermé derrière des barreaux. Il est sûrement en taule et pour se désennuyer, il s’amuse à t’ennuyer avec ses phrases-mystère. »
Il aurait même ajouté avec bonhommie : « Le monde gagnerait en repos si tous les fêlés partaient aux champs. »
Elle avait souri la première fois qu’il lui avait sorti sa formule mais cette idée comportait tout de même un danger pour l’agriculture !
Non, ce n’était pas à lui qu’elle devait se confier.
Le hasard lui vint en aide.
Au cours d’une soirée où l’avait conviée une collègue de travail, elle fit la connaissance d’un couple remarquable par sa gaieté et sa joie de vivre. Elle était médecin généraliste et lui, cadre dans une entreprise de pièces détachées.
Une fois le repas terminé, ils passèrent dans une pièce de belle taille aux sièges confortables. Elle se trouva assise près de la femme médecin et commença à parler « métier » avec
elle, puisque celle-ci assurait des vacations dans l’organisation mutualiste dans laquelle elle occupait une fonction d’accueil. Au bout de quelques minutes, elle osa évoquer le cas de son
étrange « ami ». Comme elle connaissait par cœur certains passages de ses lettres, elle demanda : « Si quelqu’un venait consulter et vous parlait ainsi, quel serait votre
diagnostic ?
- Je penserais que cette personne s’adresse à moi déjà bien tard et que son état nécessite qu’elle soit alitée. Il peut s’agir d’une profonde dépression ou encore d’une maladie grave qui se cache
derrière cette grande fatigue mais, dans ce cas, votre ami vous décrirait des symptômes plus précis. Vous savez, ajouta-t-elle, il faudrait pratiquer plusieurs examens avant de pouvoir se
prononcer, on ne peut rien dire comme cela, sans connaître d’autres détails ».
Craignant de l’avoir déjà trop accaparée – un médecin pourra-t-il jamais passer une soirée amicale sans être contraint de donner une consultation sauvage à tel ou tel autre convive ? - elle
la remercia et parla d’autre chose. Ce qu’elle venait d’entendre corroborait ce qu’elle-même pensait. Cet homme était en grand danger physique ou moral. Elle aurait voulu le lui dire.
Hélas ! À qui écrire et où ? De toute façon, il le savait et il n’était pas seul : enfermé, bien sûr mais
apparemment, soigné. Et pourquoi craindre que les soins qui lui étaient prodigués ne fussent pas les bons. Elle-même, malgré ce qu’il lui en avait coûté de l’admettre, s’était bien sortie de ce
marasme qu’il semblait vivre, grâce à des traitements en apparence inhumains, en apparence seulement.
Elle se renseigna cependant auprès de la Poste et obtint le numéro du bureau d’où étaient expédiées les lettres, mais cela ne donnait pas l’indication du lieu précis de leur dépôt. Il y avait
tant de boîtes à lettres disséminées dans cette banlieue parisienne. De toute façon, il ne signait que de son prénom. Même si elle avait pu repérer le nom de plusieurs cliniques de repos, un
prénom ne suffisait pas pour tenter de lui écrire - était-ce vraiment le bon ? Et puis, il pouvait aussi bien se trouver dans un hôpital, un centre de soins spécialisé ou… dans une
prison.
Elle abandonna cette piste de recherche et décida d’attendre qu’il veuille bien se faire connaître. S’il le veut, un jour. Après tout, lui qui semblait surtout prisonnier de lui-même, enfermé,
clos, c’était là sa dernière liberté : rester anonyme.
...à
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Dominique Grassi
Jean-charles Theillac
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